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Pourquoi tout le monde parle-t-il actuellement de soin ?

Eglė Valintėlytė
Dans le sillage de l’attention politique actuelle portée au bien-être et à la résilience, le terme « soin » apparaît de plus en plus souvent dans les débats sur le secteur culturel et devrait gagner en importance dans la politique culturelle. Mais que signifie réellement « soin » ?
Depuis de nombreuses années, le terme « soin » est sur toutes les lèvres des professionnels de la culture et de la création. Plus récemment, il est également entré dans le vocabulaire des intermédiaires culturels et des décideurs politiques. Il apparaît de plus en plus souvent aux côtés d’autres concepts, tels que le « bien-être » et la « résilience », une association de plus en plus visible dans les débats sectoriels. Des conférences récentes, telles que « Who cares ? Museums, wellbeing and resilience » (Qui s’en soucie ? Musées, bien-être et résilience) de NEMO et la conférence européenne « Culture & Care » (Culture et soins) à Louvain, montrent comment ces concepts sont discutés ensemble.
Dans la politique culturelle européenne, ces idées sont abordées de différentes manières : la résilience est actuellement explorée à travers des initiatives telles que Creative FLIP, tandis que le bien-être occupe une place importante dans les nouveaux cadres stratégiques tels que Culture Compass for Europe. Le soin fait désormais son entrée dans ce même espace, mais sans disposer encore des mêmes définitions ou points de référence communs.
Dans le même temps, le terme « soins » est de plus en plus utilisé pour décrire différents débats qui se recoupent en partie, notamment les discussions sur la culture et les soins en relation avec la santé. Bien que cette perspective soit importante, l’accent est mis ici sur les soins tels qu’ils sont pratiqués et vécus au sein du secteur des arts et de la culture.
Alors que les travaux se poursuivent pour définir les paramètres de ces concepts et leur relation avec le travail culturel et créatif, il est important que le « soin » ne devienne pas un mot à la mode vide de sens. Il doit plutôt être abordé et compris dans le contexte qui l’a propulsé dans un débat plus large : l’éthique du soin, ancrée dans la théorie féministe, puis reprise par la philosophie et les arts.
Le soin n’est pas seulement une valeur, c’est un travail
Issue des mouvements féministes des années 1980, la psychologue américaine Carol Gilligan est considérée comme la première à avoir développé l’éthique du soin. Au sens large, les universitaires féministes ont avancé que le soin doit être considéré comme une pratique humaine fondamentale. Il s’agit du travail qui consiste à entretenir, soutenir et réparer notre monde : nos corps, nous-mêmes et notre environnement, tous liés dans un réseau complexe qui soutient la vie.
S’appuyant sur ces travaux, des universitaires féministes telles que Joan Tronto ont fait valoir que le soin n’est pas un acte isolé, mais un processus façonné par le pouvoir et la responsabilité. Le soin consiste à remarquer les besoins, à y répondre, à être attentif à la manière dont le soin est reçu et, surtout, à prendre soin des autres d’une manière qui soit conforme aux engagements en faveur de la justice, de l’égalité et de la démocratie. Il est important de noter que le soin est une forme de travail : relationnel, affectif et inégalement reconnu. En ce sens, le soin n’est jamais neutre : il est toujours politique, collectif et ancré dans les conditions dans lesquelles ce travail est effectué.
Le soin est également devenu de plus en plus visible en tant que préoccupation artistique, inspirant des projets qui mettent en avant la vulnérabilité, l’interdépendance et la réparation. Mais au-delà de la représentation, le changement le plus important est d’ordre méthodologique : comment les soins remodèlent les conditions relationnelles de la création, de la recherche et de la production artistiques.
Ce que les soins révèlent sur le travail culturel
Les recherches sur les secteurs culturels et créatifs décrivent depuis longtemps le travail artistique comme profondément précaire : freelance, compétitif et hautement individualisé, souvent soutenu par des discours sur l’autonomie et l’indépendance entrepreneuriale. Il ne s’agit pas seulement d’une observation générale, mais d’une réalité reflétée dans des analyses récentes au niveau de l’UE. Une étude réalisée en 2024 pour la commission CULT par IDEA Consult en collaboration avec Imec-SMIT-VUB, Inforelais (Sylvia Amann), Values of Culture & Creativity (Joost Heinsius) et KUL-CiTiP, souligne que les conditions de travail précaires constituent l’un des obstacles historiques des CCS. Les conditions de travail se caractérisent par des modèles de travail atypiques, des statuts professionnels fragmentés et une situation économique fragile. La proportion de travailleurs culturels indépendants est nettement plus élevée que dans l’économie en général, parallèlement à des structures de financement à court terme persistantes qui compromettent la durabilité des carrières. Ces conditions structurelles déterminent non seulement la manière dont le travail créatif est effectué, mais aussi les relations de travail, la protection sociale et le bien-être de ceux qui produisent de la valeur culturelle.
Il est important de reconnaître que les travailleurs culturels fournissent déjà des formes de soins étendues. Par leur travail, ils soutiennent les communautés, les espaces partagés, la mémoire culturelle et le dialogue social. Ils prennent soin du public, de leurs pairs, de leurs collaborateurs et des contextes locaux, fournissant souvent un travail émotionnel, relationnel et civique qui dépasse les descriptions de poste officielles ou les obligations contractuelles. Pourtant, malgré la reconnaissance croissante de la contribution des CCS au bien-être, à l’innovation et à la transformation sociale, les cadres politiques ne se sont pas encore systématiquement penchés sur les conditions de travail qui sous-tendent ce travail intensif en soins. Dans ce contexte, les pratiques de soins ne sont pas un complément facultatif, mais font partie intégrante du travail quotidien de la création et de sa portée sociale plus large, compensant souvent les lacunes en matière de soutien institutionnel, d’infrastructures et de droits.
Ces réflexions font écho aux travaux en cours d’IDEA Consult sur des projets tels que Creative FLIP et Perform Europe, où les questions de résilience et de conditions de travail sont explorées de manière explicite et implicite. En ce sens, les soins offrent une perspective utile pour relier l’éthique, la politique et la pratique, et pour réfléchir à ce à quoi pourrait ressembler un travail culturel durable dans les années à venir.
Pour ceux qui travaillent dans les domaines de la recherche, de la politique et de la pratique, l’importance croissante des soins devrait soulever une question importante. Comment les politiques culturelles, les structures de financement et les institutions peuvent-elles mettre les soins en pratique, plutôt que de se contenter d’en parler ?
